30 septembre 1961

(Mère donne une nouvelle variété de fleur qu’elle a appelée «certitude sans ostentation»: Platycodon grandiflorum)

C’est la négation complète du «bluff». Je trouve cela très beau. Quand j’ai vu cette fleur, elle m’a fait l’effet de quelque chose de très profond, très calme – et absolument sûr: quelque chose qui ne bouge pas. Je ne sais pas pourquoi, plus je la regardais, plus elle me donnait cette impression, et quand on m’a demandé le sens, j’ai dit: «Une certitude sans ostentation.» C’est ce que l’on pourrait appeler un super-bon-goût dans l’expérience spirituelle: quelque chose qui a plus de contenu que d’expression.

* * *

(A la suite de la lettre que le disciple avait écrite à Mère, l’avant-veille, à propos du livre sur Sri Aurobindo:)

J’ai eu une sorte de vision claire de ces deux sortes d’opposés dans la nature (non seulement dans la nature mais dans la vie), et presque tout le monde porte cela: l’un, c’est la possibilité de réalisation; l’autre, c’est le chemin choisi pour y arriver. Et il y a toujours (probablement c’est inévitable) le chemin de la lutte et puis le chemin ensoleillé. Et après tant de recherches, d’études, j’ai eu une sorte d’«ambition spirituelle», si l’on peut dire, d’apporter au monde un chemin ensoleillé afin de supprimer la nécessité de la souffrance et de la lutte: quelque chose qui aspire à ce que cette phase de l’évolution universelle soit remplacée par une phase moins douloureuse.

Et cela m’a beaucoup intéressée quand j’ai vu ta lettre. J’ai regardé pourquoi tu avais tant de difficultés, et puis, dans ton mot, deux fois tu as mis «c’est une souffrance» [d’écrire]. Et c’est un mot que tu as très souvent écrit, très souvent prononcé, et qui paraît dominant dans un aspect de ton être, tandis que dans l’autre, il y a cette gloire d’une joie suprême, qui serait l’étoffe même de la réalisation future.

Et alors ce sont les deux aspects, pas de ton caractère mais on pourrait appeler cela les deux modes de ton âme[1].

(silence)

Sri Aurobindo m’a dit: He has all the necessary stuff [il a toute l’étoffe nécessaire].

C’est une chose qui existe en soi [ce livre] et on n’a qu’à la suivre avec simplicité, comme on suit un sentier que l’on n’a pas besoin de construire, qui est LA, créé par l’évidence du besoin, automatiquement (Mère regarde longtemps devant Elle)... T’effraye pas, je suis

en train de voir! Moi, je dis: il ne faut pas souffrir, ce n’est pas nécessaire. Voilà.

Toutes les difficultés viennent du fait que tu penses qu’elles sont là.

Voilà, au revoir, mon petit. Tu veux me voir un jour avant?

Je ne veux pas te prendre du temps inutilement.

Mon petit, je ne fiche absolument rien! J’ai une avalanche de lettres comme ça (Mère désigne un monceau) auxquelles je ne réponds pas. Je n’ai pas écrit un mot – rien. Je ne fais rien, sauf voir des gens, ce qui n’est pas si important ni intéressant.

@

[1]. Cette lettre du disciple à Mère est la seule rescapée avec une ou deux autres. Tout le reste de la correspondance du disciple avec Mère après l’année 1960 – treize années de correspondance – a été confisqué par l’Ashram après le départ de Mère, pour des raisons que le lecteur pourra aisément deviner. Nos lettres de 1960, déjà publiées dans le tome I, ont échappé au massacre parce qu’elles avaient été personnellement gardées par Mère. C’est un grand vide dans cet Agenda, non seulement pour nous parce que nous avions tant déversé de notre cœur, de nos questions, nos doutes, nos difficultés, dans ces lettres, mais d’un point de vue historique, parce que beaucoup de ces conversations avec Mère étaient invisiblement orientées par notre propre état. En fait, nous étions intimement lié à la coulée de cet Agenda, qui s’en trouve ainsi mutilé. Faut-il dire que nous avons composé ces deux premiers tomes comme un fugitif et qu’il a fallu l’aide miraculeuse de Mère pour échapper à de plus graves mutilations que l’autodafé de notre correspondance.

Hosted by uCoz